La baisse du QI a longtemps ressemblé à une plainte de comptoir. Elle se mesure aujourd'hui. En 2018, deux chercheurs d'Oslo, Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg, ont analysé les tests cognitifs de 736 000 conscrits norvégiens nés entre 1962 et 1991. Après un siècle de hausse régulière, la courbe s'infléchit chez les hommes nés après 1975, puis se retourne. Si la pente tenait, une génération suffirait à rendre l'essentiel de ce qu'un siècle avait gagné.
Le détail le plus étrange compte le plus. Le déclin apparaît à l'intérieur d'une même fratrie. Des frères cadets, élevés dans la même maison par les mêmes parents, obtiennent des scores inférieurs à ceux de leurs aînés, l'effet du rang de naissance étant contrôlé. Les gènes n'ont pas changé. Quelque chose est entré dans la maison entre les deux naissances, et n'en est jamais reparti.
Cet article reconstitue la séquence à la manière des enquêteurs d'accidents aériens chers au psychologue James Reason. Cinq défaillances s'y alignent, du crâne jusqu'aux réseaux.
La baisse du QI est-elle réelle ? L'effet Flynn s'est inversé
La Norvège appelle ses jeunes hommes sous les drapeaux, et chaque conscrit passe depuis des décennies le même test cognitif. Le pays a ainsi construit, sans le vouloir, la plus longue série de mesures de l'intelligence humaine au monde. Pendant tout le milieu du 20e siècle, les scores y montent d'environ trois points par décennie, si régulièrement que les concepteurs doivent réétalonner leurs épreuves pour maintenir la moyenne à 100. Le politologue James Flynn a documenté cette montée, qui porte son nom.
Face au retournement, les explications rassurantes ont fusé. Immigration, taille des familles, patrimoine génétique appauvri. Les données intrafamiliales les balaient toutes, puisque le même sang produit l'aîné et le cadet.
La capacité brute ne s'effondre pas en une génération. Ce qui s'effondre à cette vitesse relève de l'usage. Penser est un geste, et un geste s'abandonne. Un piano dans une maison où plus personne ne joue n'est pas cassé, il est délaissé. Pour éroder des esprits, inutile d'abîmer l'instrument. Il suffit que personne ne s'assoie jamais devant.
Plasticité cérébrale : pourquoi le temps de concentration moyen s'effondre
En août 1916, T.S. Eliot se met à composer directement à la machine à écrire et remarque que ses phrases raccourcissent. Les longues périodes qu'il affectionnait cèdent la place à une prose brève, saccadée. Il n'avait pas décidé d'écrire autrement. L'outil avait décidé pour lui.
En 2000 à Londres, Eleanor Maguire passe au scanner des chauffeurs de taxi qui préparent un examen redouté, 25 000 rues à mémoriser et sept candidats sur dix recalés. Leur hippocampe postérieur, la région des cartes spatiales, est nettement plus gros que celui des autres conducteurs. La même équipe a ensuite suivi des candidats pendant quatre ans : la matière grise augmente chez ceux qui réussissent, rien chez les recalés. L'hippocampe antérieur, lui, avait diminué et le volume total n'avait pas bougé. Ce que l'apprentissage avait donné à l'arrière, il l'avait pris à l'avant, et les mêmes chauffeurs mémorisent moins bien les nouveaux emplacements d'objets.
Comme l'a montré Maryanne Wolf, la lecture profonde n'a aucun centre inné dans le cerveau humain. C'est une rénovation sur mesure, tenue par la seule pratique quotidienne, exactement le type de structure que la plasticité démonte en premier. Gloria Mark chronomètre l'attention à l'université de Californie à Irvine. La durée moyenne passée sur une même tâche à l'écran atteignait 2 minutes 30 en 2004, 75 secondes en 2012, 47 secondes dans ses relevés récents.
Multitâche et concentration : le mythe d'une compétence
« Je gère très bien plusieurs choses à la fois. » La phrase s'affiche sur les CV et en entretien d'embauche. Dans La société de la fatigue, le philosophe Byung-Chul Han y voit une régression, puisque cette capacité existe déjà largement dans le règne animal. Un cerf qui broute mange, mais une partie de son attention surveille les bords du pré, prête à relever la tête au moindre craquement. Cette vigilance large, superficielle, toujours interruptible, est l'attention d'une proie. L'attention profonde est une invention tardive et fragile.
En 2009, à Stanford, Clifford Nass et ses collègues ont comparé les gros consommateurs de multitâche médiatique aux autres en s'attendant à trouver un avantage. Ils n'en ont trouvé aucun. Les champions filtraient moins bien le bruit, retenaient moins, et se révélaient même plus mauvais au passage d'une tâche à l'autre. Les réplications ont mesuré un effet plus faible, mais personne n'a trouvé nulle part le talent que ces personnes croient posséder.
Linda Stone a nommé cet état en 1998, l'attention partielle continue, jamais absent, jamais présent. Un animal qui broute ne partage son attention que pour une seule raison, et votre système nerveux ne se trompe pas davantage que le cerf. Quelque chose vous chasse, et cette chose a une adresse, une masse salariale et un calendrier.
Économie de l'attention : le téléphone comme machine à sous
Dans les années 1930 à Harvard, Burrhus Frederic Skinner étudie des rats devant un levier. Un samedi, à court de granulés, il décide de ne récompenser qu'une fois de temps en temps. L'animal actionne alors le levier sans arrêt et persiste longtemps après l'arrêt des récompenses. Avec Charles Ferster, Skinner isolera la variante décisive, le ratio variable, la récompense qui tombe au hasard. La certitude produit de la satisfaction, l'incertitude produit de la compulsion. C'est le principe de la machine à sous.
Ce programme a été placé derrière une vitre, et la vitre dans votre poche. Tirer l'écran vers le bas pour rafraîchir un fil d'actualité est un levier, et vous le refaites parce que vous ignorez ce qui va apparaître. Loren Brichter, qui a conçu ce geste en 2009, en regrette les effets.
En février 2013, un diaporama de 141 diapositives circulait sur le réseau interne de Google. Son auteur, Tristan Harris, y écrivait que l'entreprise ne vendait pas un produit à des utilisateurs mais l'attention des utilisateurs à des annonceurs. Google ne l'a pas licencié. Harris est devenu éthicien du design, poste sans autorité réelle, et il est parti trois ans plus tard en décrivant ce marché comme une course vers le bas du tronc cérébral.
En 2017, Adrian Ward, à l'université du Texas, a réparti plus de 500 personnes en trois groupes, le téléphone sur le bureau, dans la poche ou dans une autre pièce, les trois appareils en mode silencieux. L'écart le plus net sépare le bureau de l'autre pièce, comme si une partie de l'esprit restait occupée à ne pas regarder l'appareil. Une réplication de 2022 n'a pas retrouvé ce résultat.
Lecture longue : le grand désentraînement, de Zola aux amphithéâtres
Mai 1913, au Pré-Saint-Gervais, aux portes de Paris. L'Humanité annonce 150 000 personnes, la préfecture quatre fois moins. Quatorze tribunes sur la butte, contre le projet de loi qui doit porter le service militaire à trois ans. Des ouvriers et des employés qui ont travaillé toute la semaine restent debout tout l'après-midi et suivent des argumentations complètes. Jaurès parle le dernier, juché sur un camion, sans micro. Quinze ans plus tôt, le 13 janvier 1898, L'Aurore publiait le « J'accuse » d'Émile Zola, 4 500 mots d'argumentation juridique. Le tirage a dépassé de loin celui des autres jours, et le journal en a vendu une large part à la criée en quelques heures.
Ces gens n'étaient pas plus intelligents que nous. Ils étaient entraînés. Suivre un texte long oblige à tenir plusieurs idées ensemble, longtemps. Neil Postman le formulait ainsi en 1985. Aucun média ne se contente de transporter ce qu'on y verse, et chaque support rend un jugement silencieux sur ce que penser veut dire. La télévision a fourni la grammaire, deux mots entendus dix mille fois sans jamais tressaillir, « et maintenant ».
Le retournement norvégien touche les hommes nés après 1975, les premiers à grandir près d'un téléviseur allumé plusieurs heures par jour. Jonathan Haidt situe la seconde vague au début des années 2010, quand l'enfance fondée sur le jeu a cédé devant celle fondée sur le téléphone. La causalité reste disputée entre chercheurs. L'arrêt de l'entraînement, lui, ne se discute pas. En 2024, The Atlantic recueillait les témoignages de 33 professeurs d'universités prestigieuses dont les étudiants ne viennent plus à bout d'un livre.
Stupidité collective : comment les fausses informations circulent
Août 1835. Le New York Sun publie six articles annonçant que l'astronome John Herschel a observé sur la Lune des troupeaux de bisons et des hommes chauves-souris près d'un temple de saphir. Rien n'existait, et le journal, qui s'est proclamé le plus lu du monde, n'a jamais publié de démenti. Le mensonge est un meilleur produit, et le marché récompense le produit.
En 2018, l'équipe de Sinan Aral, au Massachusetts Institute of Technology, en a fait une mesure : 126 000 cascades de diffusion et onze années de données. Une information fausse était sensiblement plus repartagée qu'une information vraie, et la vérité mettait environ six fois plus de temps à atteindre 1 500 personnes. Les comptes automatisés, soupçonnés d'amplifier artificiellement le faux, ont été retirés des données sans que l'écart bouge. Les mensonges sont portés à la main, parce que le faux est plus inédit et déclenche surprise et dégoût.
La stupidité collective désigne une propriété émergente, ce qu'un réseau optimisé pour l'engagement produit en ramassant les réflexes les plus rapides de milliards de personnes pendant que les facultés lentes arrivent trop tard. Une nuée d'étourneaux se pilote de la même façon, et il suffit pour cela de savoir quoi chuchoter à quelques voisins.
L'intelligence ne fournit aucune échappatoire. À Yale, Dan Kahan a soumis un millier d'Américains au même problème de statistiques, présenté aux uns comme un test de crème pour la peau, aux autres comme l'évaluation d'une loi sur le port d'armes. Sur la crème, les plus à l'aise avec les chiffres réussissaient mieux. Sur les armes, leur avantage s'évaporait à mesure que la compétence augmentait. Une réplication n'a pas retrouvé l'effet, et il faut s'en tenir à la version prudente. Keith Stanovich a nommé cet écart la dysrationalité. Un QI élevé n'améliore pas le juge, il améliore l'avocat.
Retrouver son esprit critique : la friction volontaire
Aucune application ne fera le travail. Le traitement, c'est de la friction prise volontairement. Un long livre réellement terminé. Une heure entière, d'un seul tenant, sur une seule chose difficile. Les chauffeurs de Maguire ont fait pousser du tissu neuf à l'âge adulte, et seulement ceux qui sont allés au bout, parce que la demande était réelle et quotidienne.
Paris, 1969. Serge Moscovici installe des groupes de six personnes devant des diapositives d'un bleu parfaitement reconnaissable, avec deux complices qui affirment calmement qu'elles sont vertes. Près d'un participant sur trois finit par dire « vert » au moins une fois, et l'effet s'effondre dès que les complices flanchent. Plus troublant encore, testés seuls après coup, les participants voyaient du vert plus qu'avant, et le glissement était le plus fort chez ceux qui n'avaient jamais cédé à voix haute. La nuée se courbe lentement autour de ce qui refuse de bouger. Dans un système construit pour récolter du réflexe, un esprit qui prend le temps de délibérer pèse sur la trajectoire de l'ensemble.


