Dernière minute, le ballon entre, la pièce explose. Tout le monde se lève d'un coup, les bras en l'air, quelqu'un renverse sa bière, deux types que vous connaissez à peine vous tombent dessus. Et vous faites la seule chose que vous sachiez faire à cet instant : sourire, lever le poing, crier un peu vous aussi. Une demi-seconde trop tard. Parce que vous n'avez rien ressenti. Ne pas aimer le foot dans un pays qui s'arrête pour un match, c'est revivre cette scène plusieurs fois par an et se poser à chaque fois la même question : qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?
On vous a répété que vous ratiez quelque chose, que vous étiez un peu froid, un peu à part. Alors vous avez appris à faire semblant, et vous êtes devenu très bon à ça. La psychologie, elle, raconte une autre histoire, et cette histoire parle assez peu de football.
Il y est question d'un besoin humain parfaitement banal, d'une règle apprise dans une cour de récréation vers huit ans, et de ce que cette règle continue de vous coûter aujourd'hui. Le stade n'est que l'endroit où tout cela devient visible.
Un besoin d'appartenance aussi réel que la faim
Appartenir n'a rien d'un caprice. C'est un besoin humain fondamental, aussi réel que la faim : faire partie de quelque chose de plus grand que soi, une famille, une bande, un métier, une ville, une équipe. Le football est l'un des canaux les plus efficaces jamais inventés pour le remplir.
Dans les années 70, le psychologue social Robert Cialdini, spécialiste de l'influence, a remarqué un détail amusant sur un campus américain. Le lundi qui suivait une victoire de l'équipe de la fac, les étudiants portaient nettement plus de vêtements aux couleurs de leur école. Après une défaite, beaucoup moins. Aucun d'eux n'avait joué. Aucun n'avait couru un seul mètre. La victoire de l'équipe était pourtant un peu la leur. La psychologie sociale a donné un nom à ce réflexe : se parer de la gloire des autres.
C'est le même ressort qui fait dire « on a gagné » à un supporter installé dans son canapé. Ce « on » dit exactement ce qu'il veut dire : son identité est engagée dans le résultat. Sur la pelouse, il ne voit pas vingt-deux joueurs courir après un ballon. Il voit les siens contre les autres. Et quand les siens gagnent, quelque part, il gagne aussi. Multipliez ce mécanisme par quelques millions de personnes et vous obtenez un stade plein.
Pourquoi je n'aime pas le foot ? Tout se joue sur l'identification
Un match sans camp choisi, ce sont vingt-deux inconnus dans une ville que vous n'avez jamais visitée, qui se disputent un objet pendant quatre-vingt-dix minutes. Le résultat vous fait alors à peu près autant d'effet qu'un tirage à pile ou face. Rien à défendre, rien à perdre.
Le suspense obéit à la même règle. Cette tension des dernières minutes qui rend les tribunes folles a besoin d'une condition pour exister : que le résultat compte pour vous. Sans attachement, l'incertitude ne vaut plus rien. Et l'on ne triche pas avec ça, parce que l'émotion ne se commande pas, elle se dirige.
Vous n'êtes donc pas froid. Vous n'avez simplement jamais construit le lien qui rend un résultat important.
La cour de récréation, l'école du faux enthousiasme
Souvenez-vous du moment où il a fallu choisir une équipe. C'était une question de survie sociale, pas de passion. Tout le monde en avait une, alors vous en avez pris une un peu au hasard : celle d'un copain, ou celle qui gagnait. Vous avez appris un nom de joueur, puis deux, juste assez pour hocher la tête au bon moment. Vous avez ri quand les autres riaient d'une action que vous n'aviez même pas comprise.
Personne ne vous a appris à aimer le foot. On vous a appris à faire semblant de l'aimer. Et vous avez compris très tôt une règle silencieuse : pour rester dans le groupe, il faut parler la langue du groupe, même si vous ne la ressentez pas. Surtout si vous ne la ressentez pas.
Cette langue, vous l'avez ensuite parlée toute votre vie. À la machine à café, quand les collègues refont le match et que vous lancez un « ouais, dommage hier soir » pile assez vague pour passer. Au repas de famille, quand un oncle vous demande qui va gagner et que vous donnez le nom entendu à la radio le matin même. Vous traduisez en permanence : vous jouez une émotion que les autres éprouvent vraiment, pour ne pas être celui qui casse l'ambiance. Et vous le faites si bien que personne ne s'en aperçoit.
La vraie question ne concerne pas le football
Voici la question qui pique un peu. Si vous êtes capable de simuler la passion pour un match qui vous indiffère, uniquement pour rester dans le groupe, dans quels autres domaines faites-vous la même chose ?
On n'apprend pas à faire semblant pour une seule chose. On apprend à faire semblant, point. Et une fois le geste acquis, il se rejoue partout :
- le sourire de trop à une soirée que vous vouliez fuir ;
- l'enthousiasme emprunté pour un projet qui ne vous touche pas ;
- le « ça va, et toi ? » automatique le jour où ça ne va pas du tout.
Le foot n'était qu'un entraînement. Ce que la cour de récréation vous a réellement enseigné, c'est à cacher ce que vous ressentez pour avoir le droit d'entrer dans la pièce. La leçon a bien tenu.
La solitude de celui qui traduit en permanence
Il existe une solitude qui ne se voit pas de l'extérieur. On l'éprouve entouré de monde, en parlant une langue apprise par cœur et jamais ressentie. Vous pouvez applaudir avec les autres, lever votre verre, rire au bon moment, et vous sentir derrière une vitre. Présent à 90 %, avec les 10 % restants qui chuchotent : « ils ne savent pas ». Aucun d'eux ne sait ce que vous ressentez vraiment, puisque vous ne le montrez jamais.
Un jour, la question devient plus sombre. Si vous avez fait semblant pour le foot, pour les soirées, pour les conversations, vous a-t-on déjà vu tel que vous êtes ? Ou bien tout le monde n'a-t-il jamais rencontré que le traducteur ?
Votre besoin d'appartenance est intact : il passe ailleurs
Vous n'êtes ni vide ni cassé. Votre besoin d'appartenir est aussi puissant que chez le supporter qui pleure dans les tribunes. Il emprunte un autre chemin, voilà tout.
Ce qui change d'une personne à l'autre tient moins à la quantité d'émotion qu'à sa direction. Le supporter dirige la sienne vers un stade. Vous dirigez la vôtre vers une conversation à deux qui dure jusqu'à trois heures du matin. Vers quelque chose que vous fabriquez, que vous écrivez, que vous réparez. Vers trois personnes qui vous connaissent vraiment, plutôt que trente mille qui chantent la même chose au même moment. Votre stade existe. Il n'a simplement pas la forme d'un stade.
C'est aussi pour cette raison que vous n'avez jamais réussi à vous forcer. La volonté ne donne pas d'ordre aux émotions. Tant que le résultat d'un match ne compte pas pour vous, aucune imitation ne transformera l'indifférence en frisson.
Ne pas aimer le foot : que faire, concrètement ?
Se forcer à l'aimer est l'inverse exact de ce qu'il faut faire. L'étape utile tient en une phrase : arrêtez de faire semblant, au moins une fois. La prochaine fois que la pièce explose pour un but, vous avez le droit de sourire pour de vrai, sans copier personne, et de penser tranquillement à l'endroit où vous, vous vibrez.
Dit comme ça, c'est facile. Faire semblant reste confortable et rassurant, et cela évite les regards. Personne ne vous demande de tout arrêter demain. Remarquez seulement, une fois, l'écart entre l'enthousiasme que vous ressentez et celui que vous imitez. Cet écart est une boussole.
Les supporters ont trouvé leur tribu dans un stade. Vous avez trouvé la vôtre ailleurs, et vous n'avez simplement pas encore arrêté de vous en excuser. Le monde continuera de parler football, comme il parle mille autres langues qui ne vous disent rien. Rien ne vous oblige à les parler. La vraie question n'est donc plus « pourquoi le foot ne me fait rien ? », mais « où est mon stade à moi ? ».


